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Les lettres du poilu

Les reportages > Centenaire 14-18

La censure pendant la Grande Guerre

     Pendant toute la durée de la Première Guerre mondiale, des centaines de milliers de lettres et cartes postales circulent quotidiennement du front à l'arrière, et inversement. De fait, le papier et l'encre constituent pour les millions de soldats et familles le seul lien fragile qui les unit encore en ces temps désastreux. Un phénomène dont s'empare rapidement la censure pour qui cette correspondance présente un danger certain.

       
Des centaines de milliers de lettres par jour durant la Grande Guerre
   
Si les chiffres varient et sont rarement fiables, un constat unanime ressort toutefois de ce phénomène: jamais dans l'histoire européenne, une guerre n'avait donné lieu à une telle prolifération de lettres. Ainsi, on estime à près de quatre millions le nombre de courriers écoulés chaque jour par le Bureau central militaire à Paris. Le service postal de l'armée britannique, quant à lui, traite 650 000 lettres par semaine. S'ajoutent à ces chiffres vertigineux les paquets qui transitent entre le front et l'arrière: 200 000 par jour en moyenne pour l'armée française, jusqu'à 600 000 à la veille du 31 décembre 1915.

       
La lettre en temps de guerre, un trésor venu d'ailleurs
     "Maintenant qu'il avait sa lettre dans sa poche, il n'était plus pressé de la lire, il ne voulait pas dépenser toute sa joie d'un seul coup. Il la goûterait à petits mots, lentement, couché dans un trou, et il s'endormirait avec leur douceur dans l'esprit", Roland Dorgelès, Les Croix de bois (1919).
      Véritables remèdes à l'absence, la rédaction comme l'arrivée du courrier sur le front et dans les tranchées représentent un moment d'émotion pour les soldats. C'est l'instant tant attendu où ils replongent dans le passé, celui d'avant la guerre, où ils revivent leur vie, leur famille, leur maison, quelques minutes, le temps d'oublier l'horreur de la guerre qui les entoure. Loin du front, à l'arrière, les nouvelles des soldats sont attendues avec anxiété et chaque lettre reçue constitue un soulagement pour la famille qui la reçoit: "Il est en vie! Il est en vie !" Mais pour combien de temps ?

      
La correspondance en temps de guerre, surveillée et censurée
     Le phénomène étant ce qu'il est, la censure s'empresse de s'emparer de cette correspondance, et dans toutes les armées en guerre, des systèmes visant à limiter la diffusion d'idées hostiles ou d'indiscrétions sont mis en place.
     En France, dès le 26 janvier 1915, le Grand quartier général institue des visites d'officiers dans les bureaux de la Trésorerie et des Postes pour vérifier que les hommes n'enfreignent pas les interdictions qui leur ont été faites. Celles-ci se résument à l'interdiction de :
     • préciser ses positions, au risque d'informer l'ennemi
     • transmettre des idées pacifiques
     • dévoiler les conditions de vie des poilus.
     La censure garantit ainsi les valeurs prônées par les hautes sphères: nationalisme, patriotisme et héroïsme.

     Pour ce faire, à partir de 1916, chaque régiment est contrôlé au moins une fois par mois et ce, à raison de 500 lettres minimum, soit près de 180 000 lettres ouvertes chaque semaine. La Grande-Bretagne pousse même le vice jusqu'à la diffusion de cartes pré-remplies sur lesquelles les soldats peuvent cocher les cases correspondant à un minimum d'informations élémentaires (la santé, la météo) et apposer leur signature.
     Une bien triste signature que celle de ces hommes réduits au silence sur l'hôtel du patriotisme, envoyés sur le champ de bataille, et qui, pour certains, se sont fait justice dans l'écriture de carnets.



                                
Le courrier censuré                                              le courrrier non censuré

      Courrier du 8 octobre 1914 de Monsieur Clément GABORIEAU à son frère.

                             



     Je suis toujours en bonne santé, tout va bien pour le moment.

     J’attends les paquets que je vous ai demandés, plus une paire de bons gants, si possible. Vous avez droit jusqu’à 500 grammes par paquet, par la poste, vous envoyez ce que vous pouvez comme provision.
     
     Ton frère qui t’embrasse




Lettre de Monsieur Clément GABORIEAU à sa sœur en date du 2 novembre 1914.


     Ma chère Joséphine,

     J’attends de vos nouvelles tous les jours, je me porte toujours très bien, on est toujours à la même place, l’autre jour on a démoli un train allemand en même temps que les voitures qui étaient à l’attendre dans la cour de la gare, bien encore on a tiré sur la gare mais je ne sais pas sur quoi, on n'a pas pu aller à la messe, étant tous pris aux pièces, beaucoup de camarades ont pu y aller, hier soir les Allemands ont tiré sur le bourg, un obus est tombé sur le clocher et y a mis le feu, mais il a été éteint presque aussitôt par les soldats du génie, j’ai reçu une lettre, il y a deux jours, de Joseph DAVID, il me dit qu’il n’avait pas encore reçu ma réponse, mais je pense que les lettres se sont croisées en route. DAVID Constant, a-t-il reçu ma lettre, j’en ai reçu une de son fils qui est à Langres. Les GIRAUD à qui j’avais envoyé une carte ne m’ont pas encore écrit, j’attends leur réponse tous les jours.


     Bonjour à Lucie de ma part, ainsi qu’à la famille LEVRON.

     Ton frère qui vous embrasse tous.



Lettre de Clément GABORIEAU à ses parents en date du 7 novembre 1914.



     Je suis toujours en bonne santé, on est un peu mieux que les premiers jours, maintenant d’ici que l’on change de place on trouve à peu près ce que l’on veut, aussi j’en profite, comme on n'a pas trop à manger pour satisfaire mon appétit, je prends pas mal de chocolat, on achète aussi du beurre qui est bon, mais aussi assez cher , deux francs dix la livre, le fromage de gruyère deux francs cinquante la livre, le chocolat, un franc la tablette, on trouve aussi du papier à lettre et des cartes, c’est pourquoi j’en profite pour faire mes provisions, j’ai demandé un cache-nez à un camarade, je ne sais pas encore le prix qu’il me coûtera, enfin tout en ne mettant pas mon argent inutilement, on trouve bien à le dépenser, encore sans acheter de boissons, qui elles, sont trop chères 1,50 à 2 francs le litre de vin.

     Bonjour à tous les amis, votre fils et frère qui vous embrasse.




Courrier de Monsieur Clément GABORIEAU à sa sœur en date du 27 novembre 1914.



     Merci beaucoup de la peine que tu prends pour moi, je t’ai déjà dit dans d’autres lettres que j’avais reçu mes gants, le paquet complet, je t’écris seulement deux mots car on est très pressé, vu que l’on change de place, avant-hier et maintenant on se construit des maisons, je t’écrirai au plus tôt une grande lettre et je te dirai comment on est installé, j’ai vu aujourd’hui les ruines d’Albert que j’ai visité et j’envoie en même temps une carte au père RONDARD, je regrette de n’avoir davantage de temps car je lui aurais fait lire aussi un peu le détail de mes impressions, j’espère qu’il me pardonnera mon gribouillage et qu’en récompense il fera une prière pour moi. J’ai reçu hier soir, le colis de mes bretelles et au matin la lettre, tout était bien complet et je t’en remercie beaucoup.

    Je n’ai pas pu m’empêcher d’envoyer des cartes à tous les amis, peut-être ne se rendront-elles pas toutes.

    Je t’écrirai au premier moment, ton frère qui t’embrasse et toute la famille.





Lettre de Monsieur Clément GABORIEAU à sa sœur en date du  3 décembre 1914.

     Je n’ai aucune nouvelle à t’apprendre, je pense que vous avez reçu la carte et les lettres que je vous ai envoyées et je pense que les amis auront aussi reçu les leurs.

    Je vous envoie aujourd’hui l’église d’Albert comme vue ……….. c’est le seul bâtiment qui ait le moins souffert, n’on pas l’église car elle est toute défoncée avec la tour, la façade est superbe, la tour n’a été jusqu’à présent qu’effleurée par deux obus juste dans les endroits que je vous indique par des croix rouges, le dôme est doré depuis la croix la plus haute, là il n’y a pas eu d’obus, seules les deux croix du basindiquent le passage des obus, la statue  qui la surmonte est dorée aussi, c’est la statue de la vierge qui tient l’enfant Jésus à bout de bras, aujourd’hui encore le bombardement continue toujours et les Allemands sont tellement acharnés après, je pense qu’ils ne veulent pas en laisser une pierre debout.

    J’ai écrit hier à Joseph et à Marie, j’ai aussi envoyé une lettre à Fortrin.

    Je pense qu’il l’aura reçue, j’ai écrit au père DAVID et j’ai envoyé une carte, la première au père RONDARD.

    Bonjour à tous les amis de ma part.

    Bon courage, tout va bien,

   Ton frère qui vous embrasse tous.



Courrier de Monsieur Clément GABORIEAU à sa sœur en date du 28 janvier 1916.


      Je fais réponse à ta lettre que j’ai reçue hier soir, mon rhume va un peu mieux, nous avons depuis trois jours un temps très sec, ce matin nous avons un peu de neige, les flocons commencent à tomber, j’ai été à la revaccination l’autre jour, j’ai été un jour en repos, j’en ai profité pour me soigner un peu, mais c’est ici  que tout est cher et les économies n’arrivent pas à faire long feu, j’ai maintenant repris mon service.

      Aujourd’hui, je t’envoie une vue de l’église d’Albert, autrement dit Notre Dame de Brebières, sur les murs plus de trois cents personnes étaient peintes en grandeur naturelle, tu vois par-là que c’était une merveille.

      J’ai écrit l’autre jour au Père DAVID je serais heureux d’avoir l’adresse de Constant, et aussi celle de Cossard qui je crois est rendu en notre ancien pays de l’Argonne, je suis toujours étonné de ne pas recevoir de réponse de la cousine Agnès à qui j’ai maintenant envoyé une lettre et deux cartes depuis le premier de l’an et je n’en ai pas réponse, j’avais oublié aussi je crois de vous dire que j’avais reçu la lettre du Père RONDARD, il y a déjà quelques jours, aussi remercie-le pour moi, je ne vois pas autre chose à vous dire pour la moment, tout va bien.

      Bonjour à tous les amis de ma part.

      Bon baiser à toute la famille, ton frère qui ne vous oublie pas.









       Charles GUINANT, 18 mars 1916, Verdun.

     
Ma chérie,

    Je t’écris pour te dire que je ne reviendrai pas de la guerre. S’il te plaît, ne pleure pas, sois forte. Le dernier assaut m’a coûté mon pied gauche et ma blessure s’est infectée. Les médecins disent qu’il ne me reste que quelques jours à vivre. Quand cette lettre te parviendra, je serai peut-être déjà mort. Je vais te raconter comment j’ai été blessé.

     Il y a trois jours, nos généraux nous en ordonné d’attaquer. Ce fut une boucherie absolument inutile.

     Au début, nous étions vingt mille. Après avoir passé les barbelés, nous n’étions plus que quinze mille environ. C’est à ce moment-là que je fus touché. Un obus tomba pas très loin de moi et un morceau m’arracha le pied gauche. Je perdis connaissance et je ne me réveillai qu’un jour plus tard, dans une tente d’infirmerie. Plus tard, j’appris que parmi les vingt mille soldats qui étaient parti à l’assaut, seuls cinq mille avaient pu survivre grâce à un repli demandé par le Général PETAIN

     Dans ta dernière lettre, tu m’as dit que tu étais enceinte depuis ma permission d’il y a deux mois. Quand notre enfant naîtra, tu lui diras que son père est mort en héros pour la France. Et surtout, fais en sorte à ce qu’il n’aille jamais dans l’armée pour qu’il ne meure pas bêtement comme moi.

     Je t’aime, j’espère qu’on se reverra dans un autre monde, je te remercie pour les merveilleux moments que tu m’as fait passer, je t’aimerai toujours.

      Adieu.





       
Eugène BOUIN, mai 1916, Verdun

     Ma chère femme,

     Tu ne peux pas imaginer le paysage qui nous environne, plus aucune végétation, ni même une ruine ; ici et là, un moignon de tronc d’arbre se dresse tragiquement sur le sol criblé par des milliers et des milliers de trous d’obus qui se touchent. Plus de tranchées ni de boyaux pour se repérer.

     Entre nous et les Allemands, pas de réseaux de barbelés, tout est pulvérisé au fur et à mesure de la canonnade. Mais plus active que le bombardement, pire que le manque de ravitaillement, c’est l’odeur qui traîne, lourde et pestilentielle, qui te serre les tripes, te soulève le cœur, t’empêche de manger et même de boire.

     Nous vivons sur un immense charnier où seuls d’immondes mouches gorgées de sang et de gros rats luisants de graisse ont l’air de se complaire : tout est empuanti par les cadavres en décomposition, les déchets humains de toutes sortes, les poussières des explosifs et les nappes de gaz.



        
Léon Hugon a été blessé le 9 septembre 1914 par un éclat d’obus pendant la première bataille de la Marne. Puis, il fût envoyé à l’hôpital de Tulle où il mourut du tétanos le 22 septembre 1914.

     Bien chère Sylvanie,

     Je ne peux pas m’empêcher de te dire que je suis dans une très mauvaise position, je souffre le martyre, j’avais bien raison de te dire avant de partir qu’il valait mieux être mort que d’être blessé, au moins blessé comme moi.
 
      Toute la jambe est pleine d’éclats d’obus et l’os est fracturé. Tous les jours quand on me panse, je suis martyr, lorsqu’avec des pinces, il m’enlève des morceaux d’os ou des morceaux de fer.

      Bon Dieu, que je souffre ! Après que c’est fini, on me donne bien un peu de malaga, mais j’aimerais mieux ne pas en boire.

      Je ne sais pas quand est-ce qu’on me fera l’opération.

      Il me tarde bien qu’on en finisse d’un côté ou de l’autre.

     En plus de ça, je suis malade ; hier, je me suis purgé, ça n’a rien fait, il a fallu qu’on me donne un lavement. On doit m’en donner un autre ce soir, je ne sais pas si on ne l’oubliera pas, peut-être ça me fera du bien.

     Enfin, je suis bien mal à mon aise, ne pas pouvoir se bouger, j’ai de la peine à prendre le bouillon sur ma table de nuit. Je t’assure que c’est triste dans ma chambre, nous sommes vingt-neuf. Personnes ne peut se bouger, des jambes cassées et des bras ou de fortes blessures et presque tous des réservistes comme moi.

     Je te dirai que je passe des mauvaises nuits, si l’on m’avait évacué jusqu’à Agen, tu serais bien venue me soigner et j'aurais été content d’être auprès de toi. Et toi aussi, ma chère Sylvanie, de me voir, ça aurait été triste et une joie, pas comme si je n’avais pas été blessé ; mais que faire, c’est ma destinée. Maintenant, je suis dans le pétrin et pour s’en sortir, je ne sais pas trop comment ça finira.

     Enfin, ma chère Sylvanie, je te dis tout maintenant, je n’ai pas voulu te le dire à la première pour ne pas te vexer, mais je vois que je suis obligé de t’aviser de ma situation.

    Je ne te fais pas de mauvais sang, je ne m’en fais pas parce que je ne suis pas seul, vis en espoir et si jamais je reviens, je ne verrai mon fils grandir, je le dresserai pour travailler le bien de Vinsot et moi on me fera bien une pension.

    Je crois que je la gagne, quand bien même que je ne pourrais pas trop travailler, ça nous aiderait pour vivre.

    On ne serait pas encore trop malheureux et Gaston commencerait de travailler. Il y en a bien qui n’ont qu’une jambe et qui travaillent.

    Il faut espérer que tout ce que je dis là arrive. Prie Dieu pour moi, qu’il me délivre de la souffrance. Je t’embrasse bien fort sur chaque joue avec Gaston le petit chéri.

                                                                    Ton cher ami


   
       
PIERRE, 22 septembre 1916, Verdun

     Ma chère Édith,

    La vie ici est très dure. Dans les tranchées, l’odeur de la mort règne. Les rats nous envahissent, les parasites nous rongent la peau ; nous vivons dans la boue, elle nous envahit, nous ralentit et arrache nos grolles. Le froid se rajoute à ces supplices.
     Ce vent glacial qui nous gèle les os, il nous poursuit chaque jour. La nuit, il nous est impossible de dormir. Être prêt, à chaque instant, prêt à attaquer, prêt à tuer. Tuer, ceci est le maître-mot de notre histoire. Ils nous répètent qu’il faut tuer pour survivre, je dirais plutôt vivre pour tuer.

     C’est comme cela que je vis chaque minute de cet enfer. Sans hygiène. Sans repos. Sans joie. Sans vie.

    Cela n’est rien comparé au trou morbide où ils nous envoient. Sur le champ de bataille, on ne trouve que des cadavres, des pauvres soldats pourrissant sur la terre imprégnée de sang. Les obus, les mines, détruisent tout sur leur passage. Arbres, maisons, et le peu de végétation qu’il reste. Tout est en ruine. L’odeur des charniers, le bruit des canons, les cris des soldats…

     L’atmosphère qui règne sur ce champ de carnage terroriserait un gosse pour toute sa vie. Elle nous terrorise déjà.

     Lundi, je suis monté au front. Ils m’ont touché à la jambe. Je t’écris cette lettre alors que je devrais être aux côtés des autres, à me battre pour ma patrie. Notre patrie, elle ne nous aide pas vraiment. Ils nous envoient massacrer des hommes, alors qu’eux, ils restent assis dans leurs bureaux ; mais en réalité, je suis sûr qu’ils sont morts de peur.

    Ah ! Ce que j’aimerais recevoir une lettre. Cette lettre, celle qu’on attend tous, pouvoir revenir en perme. Ce que j’aimerais te revoir, ma chère épouse ! Retrouver un peu de confort, passer du temps avec notre petit garçon… Est-ce que tout le monde va bien ? Ne pensez pas à toutes ces horreurs.

     Je ne veux pas que vous subissiez cela par ma faute. Prends bien soin de toi, de notre fils, et de mes parents. Et, même si je ne reviens pas, je veillerai toujours sur toi. Je pense à vous tous les jours, et la seule force qui me permet encore de survivre, c’est de savoir que j’ai une famille qui m’attend, à la maison.

     J’espère être à vos côtés très prochainement, à bientôt ma belle Édith, je t’aime.




René PIGEARD, 27 avril 1916, Fort de Vaux, Verdun


       Cher papa,

    Dans la lettre que j’ai écrite à maman, je lui disais tout notre bonheur à nous retrouver « nous-mêmes » après s’être vus, si peu de chose… à la merci d’un morceau de métal !…

    Pense donc que se retrouver ainsi à la vie, c’est presque de la folie : être des heures sans entendre un sifflement d’obus au-dessus de sa tête…

    Pouvoir s’étendre tout son long, sur de la paille même…

    Avoir de l’eau propre à boire après s’être vus, comme des fauves, une dizaine autour d’un trou d’obus à nous disputer un quart d’eau croupie, vaseuse et sale, pouvoir manger quelque chose de chaud à sa suffisance, quelque chose où il n’y a pas de terre dedans, quand encore nous avions quelque chose à manger…

    Pouvoir se débarbouiller, pouvoir se déchausser, pouvoir dire bonjour à ceux qui restent…
    
    Comprends-tu, tout ce bonheur d’un coup, c’est trop. J’ai été une journée complètement abruti.

    Naturellement toute relève se fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d’avoir quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un arbre vivant, pas un arbre qui ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou trois heures de repos tout enfiévré voir soudain une rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu de voir quelque chose qui détruit !

    Pense que de chaque côté des lignes, sur une largeur d’un kilomètre, il ne reste pas un brin de verdure ; mais une terre grise de poudre, sans cesse retournée par les obus : des blocs de pierre cassés, émiettés, des troncs déchiquetés, des débris de maçonnerie qui laissent supposer qu’il y a eu là une construction, qu’il y a eu des « hommes »…

    Je croyais avoir tout vu à Neuville. Eh bien non, c’était une illusion. Là-bas, c’était encore de la guerre : on entendait des coups de fusil, des mitrailleuses, mais ici rien que des obus, des obus, rien que cela. Fuis des tranchées que l’on se bouleverse mutuellement, des lambeaux de chair qui volent en l’air, du sang qui éclabousse…

     Tu vas croire que j’exagère, non. C’est encore en dessous de la vérité. On se demande comment il se peut que l’on laisse se produire de pareilles choses.

     Je ne devrais peut-être pas décrire ces atrocités, mais il faut qu’on sache, on ignore la vérité trop brutale. Et dire qu’il y a vingt siècles que Jésus-Christ prêchait sur la bonté des hommes ! Qu’il y a des gens qui implorent la bonté divine ! Mais qu’ils se rendent compte de sa puissance et qu’ils la comparent à la puissance d’un 380 boche ou d’un 270 français 1… Pauvres que nous sommes ! P.P.N.

      Nous tenons cependant, c’est admirable. Mais ce qui dépasse l’imagination, c’est que les Boches attaquent encore. Il faut avouer que jamais on aura vu une pareille obstination dans le sacrifice inutile : quand par hasard ils gagnent un bout de terrain ils savent ce que ça leur coûte et encore ne le conservent-ils pas souvent.

      J’espère aller bientôt vous revoir et on boira encore un beau coup de pinard à la santé de ton poilu qui t’embrasse bien fort. »





 
 
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